L'art: des métiers et des hommes (J.T.)

L'art: des métiers et des hommes (J.T.)
I. L'art d'être une gueule noire

-Métiers ; présentation générale

« De ce qui sort de la mine, quel est le plus précieux ?
Le charbon, le fer, l'or ? Non, c'est l'homme. » Frédéric Leplay (1806-1882)

La mine de 1946 n'est plus celle des « soldats de l'abîme » décrits par Simonin et Zola au XIVè. S. Le travail est toujours difficile, et le danger donne une dimension différente au métier de mineur. Mais, chez les « gueules noires » comme au jour, nous sommes frappés par la diversité des métiers, leur spécificité et par la formation des hommes. Grâce aux nouvelles technologies les conditions de travail ont progressées... Ainsi, au fil des années, les métiers d'hier ont changé et parfois disparu...
Les Hommes de la nuit :
Parmi ces figures de la mine, comment ne pas évoquer en premier lieu celle du piqueur, que l'on appelait ici « hauer ». Cet ouvrier se devait d'arracher, au moyen d'un pic, le charbon aux entrailles de la terre. Aujourd'hui le terme désigne le mineur chargé de l'abattage, du boisage, du déboisage, du dépilage ou du forage de trous de mine...
Ses outils font l'objet d'un très grand soin: le pic mais aussi la hache (qu'il aiguise et bichonne chaque jour), la houe, la masse, la pelle, et la foreuse Le mineur va même jusqu'à les cacher dans les recoins du chantier pour les soustraire à la vue des autres équipes !!!!
L'archétype du piqueur est alors un costaud aux épaules carrées, aux bras musclés, aux mains calleuses, à la peau marquée de cicatrices bleutées , séquelles d'anciens accidents. Un gaillard au parler rude et fier, hardi et débrouillard.
Les évolutions technologiques successives vont changer son quotidien. Les chevaux-vapeur et les kilowattheures deviennent ses alliés. Le piqueur se fait alors conducteur de machines d'abattage ou de chargeuses, ripeur de piles. Il faut alors des formations et un savoir faire.
Même domptée, la terre se rebelle et libère parfois de dangereuses forces. C'est là, dans le traitement des éboulements, le colmatage des venues d'eaux et la lutte contre les feux que le piqueur retrouve son instinct pour combattre de toutes ses forces et de toute son intelligence les éléments déchaînés.

# Posté le mercredi 06 avril 2005 09:19

Modifié le lundi 16 mai 2005 08:29

Piqueur de montage (J.T.)

Piqueur de montage (J.T.)
Autres figures typiques...celle du piqueur de montage :

En chantiers de dressants, sa mission consiste à creuser une cheminée pour aller rejoindre une galerie située environ 140 mètres plus haut. Imaginons un instant le travail de l'équipe que forment 2 de ses piqueurs. Ils gravissent 100 mètres qui les séparent de leur chantier, dans un assemblage de cadres en bois jointifs.
Leur univers : le sommet d'une tour de 1.20 mètres sur 1.50 mètres.
Leur mission : creuser avec une perforatrice les trous dans lesquels ils vont introduire les charges d'explosifs. Il leur faudra ensuite descendre dans une niche quelques dizaines de mètres plus bas pour tirer, et, après avoir refermé à distance la grille qui doit empêcher les produits de continuer à tomber , remonter le plus vite possible à front pour procéder au brisage. Ces 2 hommes sont prisonniers, pendant tout un poste de cet espace étroit et dangereux. Au fil des années, leur conditions de travail s'améliorent, la section s'agrandit ; leur déplacements verticaux s'effectuent dans un ascenseur suspendu à une crémaillère : l'Alimak. Ce métier disparaît en 1987 ; avec la généralisation des tailles en culbute d'aérage.
Le boutefeu :
Le « schiessmann » : c'est lui qui boute le feu aux explosifs. Avant de pouvoir procéder à des tirs, il lui faut connaître la réglementation sur le bout des doigts. C'est en effet de la qualité et de la précision de son travail ainsi que son respect scrupuleux des consignes que dépendent la sécurité et la vie de tous les collègues. Son passé personnel doit être irréprochable : une enquête de police est menée... car on ne lui confie pas la détention d'explosifs sans précautions. Avant le tir, le boutefeu effectue d'abord son « gardiennage ». Il s'agit d'interdire le passage des hommes. Puis avec l'aide d'un piqueur, il procède au minage du front en introduisant des charges amorcées dans les trous de mine forés suivant un plan. Enfin, après avoir arrosé le chantier et vérifié les teneurs en grisou au moyen de la lampe à flamme, il se positionne dans son abri pour déclencher le tir à distance à l'aide d'un exploseur, en ponctuant cette opération d'un « s'brennt ».

Comment ne pas citer aussi les raucheurs et les boiseurs qui redonnent aux galeries leurs formes initiales, les remblayeurs, chargés de combler les vides laissés par l'exploitation des chantiers et une pléiade d'ouvriers spécialisés :bétonneurs, poseurs de tuyaux , installateurs de couloirs oscillants,
conducteurs de chargeuses et de remblayeuses , guniteurs ( le gunitage est une opération qui consiste à projeter, à l'aide d'une installation à air comprimé, un produit à base de ciment ou de résine , afin de dépasser un crépi sur un parement de galerie) , maçons.
Plus récemment voici encore de nouveaux métiers : surveillants de convoyeurs à bandes, conducteurs de monorails, équipeurs-déséquipeurs de taille.
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# Posté le mercredi 06 avril 2005 09:21

Modifié le lundi 16 mai 2005 08:30

le mineur au quotidien (J.T)

le mineur au quotidien (J.T)
-La panoplie du mineur

1. Sainte Barbe : patronne des mineurs. Cette jeune vierge veille au bien-être de tous ceux qui manipulent le feu et les explosifs. Sa statue est toujours présente au fond de chaque puits.
2. Le casque : Obligatoire. Les chutes de blocs sont courants au fond de la mine.
3. La lampe « au chapeau » : C'est une lampe électrique (système antidéflagrant) frontale alimentée par un accumulateur que le mineur porte à la ceinture.
4. Le couteau : Il sert à travailler ou à couper la lyonner (saucisse allemande).
5. Le jeton : chaque mineur possède sa plaque avec son numéro identifiant.
6. La chemise à carreaux est devenue le symbole de la classe ouvrière.
7. L'appareil d'évacuation autonome (APEVA) : Obligatoire depuis la catastrophe du puits Simon, l'APEVA est un dispositif de protection personnel contre la pollution de l'air, il permet de respirer pendant une demi-heure environ dans une atmosphère létale.
8. Le grisoumètre : Appareil permettant de mesurer la teneur en grisou (méthane) contenue dans l'air.
9. La multiprise : outil universel ou presque...
10. Le foulard : Protège du froid et des courants d'airs à l'intérieur des galeries. Dans le train, les mineurs étalent un foulard sur leurs genoux afin de jouer aux cartes.
11. Les chaussures de sécurité ; renforcées par le métal.




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# Posté le mercredi 06 avril 2005 09:23

Modifié le lundi 16 mai 2005 08:30

Rituels (J.T.)

Rituels (J.T.)

-Difficultés et fierté...

Poste du matin :
...Nous sommes en 1955, au mois de septembre, et la longue journée de Joseph, mineur au puits Reumaux, commence bien avant que le jour ne se lève sur la campagne lorraine.
« J'ouvre un ½il machinalement, juste avant la sonnerie du réveil, 4 heures ! Je saute hors du lit et Thérèse, ma femme (nous l'appelons Res'L), se réveille à son tour. Pendant qu'elle me prépare le café, j'ai vite fait de m'habiller. Je m'attable à peine, j'emballe rapidement mon briquet qu'elle me tend, un baiser au vol, et me voilà déjà sur la route. Pas besoin de frapper à la porte de Charles : lui aussi est prêt. Comme chaque matin, nous montons la côte et, arrivés en haut, nous nous retournons d'un même mouvement. Les femmes sont là, chacune à leur fenêtre. Un geste de la main, et nous reprenons notre chemin. »

3km jusqu'à la gare. Les deux hommes marchent en silence. Charles et Joseph travaillent ensemble, depuis 10 ans, dans les mêmes chantiers. Entre eux, pas besoin de long discours, ils se comprennent bien comme ça. Leurs camarades se hâtent eux aussi vers la gare, située en rase campagne. Bientôt, l'autorail s'arrête dans un crissement de freins. A chaque halte, les compartiments font le plein, et le train est bondé lorsqu'il arrive à Merlebach. Il reste encore quelques minutes avant le poste, et les mineurs prennent un café au bar sur la place, avant de gravir la pente qui conduit au puits. Certains, habitant la cité voisine, les rejoignent au passage. D'autres arrivent à vélo.

« En passant au bureau des plaques, je décroche mon jeton, le '1192'. Puis, nous traversons la salle des mineurs pour rejoindre la ''waschkau'' ; les bains douches. En quelques secondes, chacun descend son ''pendu'', y accroche ses vêtements de ville remonte prestement le panier et gagne le compartiment voisin, ou il passe ses vêtements de travail. Dans le couloir, on grille une dernière cigarette avant la descente.
A la lampisterie, j'attrape mon accu (batterie), que je fixe à ma ceinture et j'accroche la lampe à ma barrette (casque de cuir). Avec un morceau de ''schiesdraht'' (fil de cuivre gainé, servant au tir .Les mineurs le récupèrent soigneusement car le système D lui trouve bien d'autres usages), j'attache le cordon d'alimentation à l'arrière du casque.





Je m'approche enfin du chef lampiste pour recevoir ma lampe à flamme. Le chef n'est pas commode. Il garde ses lampes jalousement. Il faut dire que beaucoup d'entre nous les lui soustrairaient volontiers, pour agrémenter leur collection !! »

Par un long tunnel, Joseph, Charles et les autres gagnent les abords du puits. Ils franchissent le sas, dont les portes s'ouvrent et se ferment dans un vacarme assourdissant. La cage est en train de monter. Le bruit s'amplifie au fur et à mesure qu'elle s'approche de la recette. Les câbles ralentissent et la cage s'immobilise en face du moulineur, qui libère le pont-levis. Bientôt la sonnerie retentit, annonçant la « Seilfahrt » (la cordée).

# Posté le mercredi 06 avril 2005 09:24

Modifié le lundi 16 mai 2005 08:30

Suite (J.T.)

Suite (J.T.)
«Comme chaque matin, nous nous entassons sur les différents plateaux (de la cage). La porte se referme et la cage commence à descendre. Je compte machinalement les étages jusqu'à 686, ou nous nous arrêtons. Aux abords du puits, les ouvriers du « Nachtschicht » (poste de nuit) s'apprêtent à remonter. Nous échangeons des « Glück auf » sonores. A l'entrée du travers banc, le porion récupère nos jetons et, comme les autres jours, nous affecte Charles et moi, au chantier de la veine Cécile. Il faut encore gravir les échelles du tubing et, une fois en haut, progresser dans le chantier pour nous approcher du front »


La matinée commence par la foration du « stoss » (le front de charbon). Le boutefeu rejoint l'équipe pour procéder au tir. Puis, les mineurs évacuent le charbon abattu à l'aide d'un pelleteur et de couloirs oscillants, seuls apports de la mécanisation. Il faut ensuite façonner avec soin les bois qui serviront au soutènement du chantier (quetschholz, stosskapp, spitzbau...) et monter sur la Bûhne, le plancher du travail. Quand arrive l'heure du briquet, les hommes s'installent à califourchon sur des planches de bois. Pas très confortable, mais la chaleur de la camaraderie et l'entrain des conversations font de ce court moment une véritable parenthèse au sein d'une journée harassante. Puis, le travail reprend.

« La fatigue se fait sentir. Je regarde ma montre : il est 13 heures, il faut penser à la remonte. Nous rangeons nos outils, descendons le tubbing et pressons le pas vers le puits. Déjà, les hommes du poste suivant arrivent. La cage s'ébranle vers le jour. A la recette, c'est à qui arrivera au bout du tunnel, ou nous sommes tous éblouis par le soleil. Et nous regagnons en hâte à la lampisterie et les bains douches.



Dans l'atmosphère chaude et humide, on se prend à rêver quelques secondes, pendant que l'eau chasse la sueur et la poussière. »

En quittant le puits, les ouvriers s'égayent dans les rues de Merlebach. Joseph et Charles pressent le pas vers la gare. Dans l'autorail, ils s'endorment sur la banquette. Pourtant, jamais ils ne ratent leur arrêt.

« Quand je rentre, il est presque 16 heures. Ma femme m'attend, elle m'a préparé le repas. Je fais une petite sieste, puis je vais travailler dans le jardin. Bientôt, les enfants reviennent de l'école. C'est le meilleur moment de la journée. On mange tous ensemble, on parle de la kirb (foire), dimanche. Après le dîner, je vais me coucher, pendant que Thérèse prépare mon briquet pour demain. »


Bientôt, la lampe de la cuisine s'éteint, tandis que 10 heures sonnent au clocher.

Pour tous ceux qui travaillent au fond, le puits fait figure de cordon ombilical, unique lien avec le jour. L'énergie, l'eau, l'air transitent en lui. Il est donc impératif de le conserver en bon état. C'est là le travail de l'about.

# Posté le mercredi 06 avril 2005 09:25

Modifié le lundi 16 mai 2005 08:31